L’Union européenne : une entité en quête d’identité ?

À l’approche des élections européennes, une question se posera peut-être dans le débat politique concernant l’identité de l’Europe.

En effet, on a souvent entendu dans les propositions la création d’une véritable citoyenneté européenne. Or, qui parle de citoyenneté parle aussi d’identité. Et force est de constater que l’Union européenne est loin d’avoir créée sa propre identité, puisque la citoyenneté européenne se définit avant tout à partir de l’appartenance à un Etat membre de l’Union, et non à une entité supranationale spécifique à l’Europe.

L’Union européenne est historiquement née de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), dont les fondements économiques ne pouvaient pas ignorer la volonté politique de rassembler les Etats d’Europe, après les deux guerres mondiales qui ravagèrent le Vieux Continent.

Cette volonté politique, si elle avait été régulière et si elle avait été poussée par la même dynamique à sa création, aurait pu engendrer une identité commune et supranationale, même si cette échéance aurait pu paraître trop optimiste. Or, l’histoire nous montre aujourd’hui qu’il n’en a rien été.

Au-delà des débats stériles et farfelus parmi les courants extrémistes qui imaginent que l’Union est un complot technocratique fruit du capitalisme triomphant ou bien d’une volonté de tuer les identités nationales, l’un des éléments qui devrait constituer une identité européenne est la notion de paix.

Une identité fondée sur la paix démocratique

La notion de paix renvoie au débat sur les identités démocratiques[1] et s’inscrit dans la pensée d’Emmanuel Kant ou l’idée wilsonienne que plus de démocratie dans le monde inciterait les identités nationales à adopter des régimes de nature démocratiques et à ne plus se faire la guerre entre elles[2]. Cette idée s’est accentuée après la chute de l’Union soviétique, mais c’est pendant la Guerre Froide que la construction européenne s’est faite, entre autres, à partir de cette idée de paix entre les Etats démocratiques d’Europe de l’Ouest.

Hormis le fait que les Etats démocratiques puissent être plus enclin à faire la guerre à des Etats autoritaires et/ou dictatoriaux, l’identité implique des relations intersubjectives entre les Etats, ce qui est un fondement du paradigme constructiviste en relations internationales.

L’Union européenne a été bâtie à partir de ces relations intersubjectives entre Etats et sur la volonté de vivre en commun et de partager des compétences communes. La guerre est devenue ainsi inenvisageable au sein de l’Union européenne, même si le risque de guerre demeure à ses frontières comme l’illustre la crise en Crimée entre Ukraine et Russie[3].

L’identification donc même partielle à une communauté supranationale peut entraîner une réelle prise en compte des intérêts des autres parties et provoquer plus de coopération entre les Etats. Ce serait associer étroitement les intérêts et les identités dans les systèmes de croyances des dirigeants de ces Etats démocratiques, comme le conçoivent les constructivistes.

Inversement, les penseurs du paradigme libéral en relations internationales considèrent que la prévision par les citoyens du coût d’une guerre suffit à dissuader un Etat démocratique d’entrer en guerre. Chez les penseurs du paradigme réaliste, seul « l’intérêt national » prévaut dans la définition de la puissance des Etats et des rapports de guerre et de paix entre les Etats, même si certains penseurs, comme Raymond Aron, ont reconnu plus ou moins que l’idéal de paix peut « favoriser la stabilité et la limitation de la violence dans la politique internationale »[4].

L’Union européenne est-elle donc réellement attendue sur la scène internationale par les autres acteurs étatiques démocratiques ? Est-elle perçue par ses Etats comme une identité pacifique ou l’attend-on sur une posture forte et « virile » qui puisse rassurer des alliés puissants comme les Etats-Unis et dissuader des Etats périphériques agressifs à ses frontières comme la Russie ?

Une identité dépendante des Etats membres

Naguère, l’Union européenne a été attendue par des organisations non-étatiques, des peuples et des Etats qui se voyaient menacés ou bien qui voyaient que l’idéal de démocratie, supposé homogène et partagé dans le monde, allait être menacé par des crises. Or, l’Union européenne a souvent déçu par ses atermoiements internes entre les Etats qui la constituent, ses communiqués de mise en garde sans s’appuyer sur une quelconque contrainte coercitive qui puisse impressionner le ou les acteurs à qui elle s’adresse. N’oublions pas non plus les deux guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) qui ont montré un démembrement de la cohésion européenne dans la participation de la plupart des Etats membres dans des coalitions militaires autour des Etats-Unis.

Dès lors, la croyance d’une paix démocratique portée par l’Union européenne ne serait-elle pas plutôt une valeur par défaut qu’elle se voit imposer par les Etats qui la composent ? Car ce sont bien ces Etats qui la font et la défont dans son identité sur la scène internationale. L’identité de l’Union européenne est donc structurellement dépendante de celles de ses Etats membres, et donc de leurs différentes volontés politiques qui peuvent évoluer avec le temps comme peuvent évoluer leurs propres identités.

Les Etats membres de l’Union européenne ont cherché, ces dernières années, à donner une image de cohésion sur la scène internationale derrière des figures comme Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, et de Catherine Ashton comme représentante de la diplomatie de l’Union européenne. Mais ces figures sont « cosmétiques » et ont rapidement démontré leurs limites, en raison de cette réalité que ce sont les Etats membres qui font et défont l’identité de l’Union européenne sur la scène internationale. Ils sont d’ailleurs les responsables de la mise en place de personnages « effacés » dans la représentation supranationale qu’est l’Union européenne, tout comme dans sa monnaie où ne figure aucun symbole qui renvoie directement ou indirectement à un Etat membre ou à son histoire. Tous ces éléments démontrent que rien ne doit être fait pour fâcher un ou plusieurs Etats membres et que l’Union européenne dépend concrètement des relations intersubjectives entre les Etats qui la composent, c’est-à-dire comment ils perçoivent leurs partenaires internes et externes à l’Union, et comment ils se perçoivent eux-mêmes.

Une question demeure : comment peut-on mesurer le degré d’appartenance des Etats membres à l’identité européenne ? Les élections européennes peuvent servir d’outil de mesure dans cette démarche, mais elles témoignent, à chaque scrutin, d’un rejet envers une entité sans identité politique réelle et perçue comme trop « technocratique ». Une image biaisée que la plupart des gouvernants des Etats membres n’hésitent pas à manipuler à des fins de politique intérieure.

On constate donc aujourd’hui que tout est fait pour que l’Union européenne n’ait pas d’identité réelle sur la scène internationale et que les responsables en sont les Etats qui la constituent. Certains diront que l’Etat est ici encore et toujours l’acteur principal des relations internationales, mais il ne faut pas exclure l’importance permanente des relations intersubjectives entre ces Etats qui font et défont les identités ici supranationales à partir de leurs propres identités.

Seule la volonté politique des dirigeants de ces Etats membres, oeuvrant pour une Europe forte sur la scène internationale, pourra certainement faire évoluer cette situation et donner à l’Union européenne cette identité qu’elle cherche toujours.


[1] Voir LINDEMANN Thomas, 2008. Penser la Guerre. L’apport constructiviste, coll. « Logiques politiques », L’Harmattan, Paris, p. 115-121.

[2] Voir WENDT Alexander, 1999. Social Theory of International Relations, Cambridge University Press, p. 299.

[3] Voir mon billet « Crimée: un enjeu identitaire pour Vladimir Poutine ? », Mediapart, 18 mars 2014, url : http://blogs.mediapart.fr/blog/okan-germiyan/180314/crimee-un-enjeu-identitaire-pour-vladimir-poutine

[4] LINDEMANN Thomas, 2000. « « Les néo-idéalistes » et l’étude de la guerre », Revue française de science politique, Presses de Sciences Po, vol. 50, n°3, Paris, p. 519.

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Publié le 24 mars 2014, dans Europe, International, et tagué , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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