Crimée: un enjeu identitaire pour Vladimir Poutine ?

Mardi 18 mars 2014, le président russe Vladimir Poutine a signé le rattachement officiel de la Crimée à la Fédération de Russie.

Cet acte, condamné par les Etats occidentaux, pourrait être interprété facilement comme un gain de puissance pour la Russie et un retour de sa place dans un monde en pleine incertitude depuis la chute de l’Union soviétique et la fin de la Guerre Froide.

Cette hypothèse apparaît simple et séduisante, si l’on veut réduire la complexité de ce monde à un paradigme de puissance que nous appelons en relations internationales, le réalisme (voir Raymond Aron en France, Hans Morgenthau dans la littérature anglo-saxonne).

Pour autant, et sans entrer dans des explications théoriques, il apparaît assez étrange que Vladimir Poutine se saisisse de la chute de son affidé Ianoukovytch pour prétexter une occupation militaire de la Crimée et son rattachement suite à un référendum des plus contestables sur son organisation.

En effet, la révolution orange qui eut lieu fin 2004 en Ukraine avait suffisamment fait trembler l’influence russe sur ce pays de l’ex-bloc soviétique pour justifier à l’époque une annexion militaire et un rattachement territorial de la Crimée à la Russie. Or, à l’époque, Vladimir Poutine n’en fit rien.

Comment expliquer alors que Vladimir Poutine en vient seulement aujourd’hui à annexer la Crimée, pourtant considérée comme « un accès privilégié de la Russie sur les mers chaudes », comme les réalistes ou simplement les commentateurs politiques aiment à la décrire ?

Elu à la présidence une première fois en 2000, Vladimir Poutine disposait peut-être d’un crédit démocratique plus fort qu’après sa seconde élection à la présidence plus contestée en 2012. Le gâcher dans une confrontation directe avec les Etats occidentaux en 2004 aurait pu être plus dévastateur pour la quête de reconnaissance de cet obscur dirigeant que personne ne connaissait avant son arrivée au pouvoir en 2000.

En 2014, Vladimir Poutine n’a, semble-t-il, plus rien à prouver et pourtant, il accroît les signes agressifs envers les pays de l’ancien bloc soviétique qui agissent aussi dans une forme de reconnaissance identitaire vis-à-vis du grand voisin russe. La Géorgie en fit les frais en 2008 en combattant les Ossètes du Sud, soutenus par la Russie. Comment donc expliquer, depuis ces 5 dernières années, cette volonté chez Poutine de « montrer les muscles » au monde entier et surtout envers les Occidentaux ?

D’abord, il faut dépasser le paradigme réaliste en relations internationales pour concevoir le monde et les crises qui l’animent à partir des relations intersubjectives entre les acteurs étatiques, mais aussi entre les acteurs étatiques et non-étatiques (ONG, groupes terroristes, etc.). Le monde peut être conçu comme « anarchique », il n’en demeure pas moins que cette anarchie dépend de ce que les Etats en font, comme l’a théorisé le politiste américain Alexander Wendt[1].

Ensuite, les relations internationales seraient des réalités socialement construites, et ces relations sont faites de perceptions entre les acteurs étatiques et non-étatiques. Transposées dans la crise en Crimée, on pourrait ainsi s’interroger sur les perceptions de Vladimir Poutine sur l’Ukraine, dont le rejet de Ianoukovytch, pourrait être un défi à l’autorité personnelle du président russe, plus qu’à l’autorité russe elle-même, à moins de considérer que Poutine se voit comme « la Russie », ce qui accréditerait l’idée d’une anthropomorphisation de l’Etat.

Vladimir Poutine peut aussi chercher à réaffirmer son prestige personnel, qu’il peut concevoir comme  « abîmé » par sa réélection contestée à la présidence de 2012. Cela supposerait qu’il ait eu conscience que les Occidentaux l’ont perçu comme un homme déraisonnable, revenant au pouvoir, après avoir été premier ministre, abandonnant l’image « démocratique » qu’il avait pu bénéficier en 2000. Une telle prise de conscience a pu être aussi perçue par Poutine comme un déni de reconnaissance[2] de la part des Occidentaux de sa place personnelle parmi les hommes qui font ce monde.

De fait, la Crimée a constitué une occasion de réaffirmer une identité « virile » du président russe, identité qu’il n’a eu de cesse d’entretenir dans sa communication publique, associée à un retour nostalgique aux symboles (notamment dans l’entretien des statues des leaders soviétiques) d’une Russie crainte et respectée du monde entier sous la Guerre Froide. Inversement, les réactions des Etats occidentaux, de l’Union européenne comme des Etats-Unis, n’ont peut-être pas permis de calmer cette soif de reconnaissance de Vladimir Poutine. Sa réélection contestée en 2012 a pu aussi refroidir la sympathie relative de ces derniers pour le président russe. De fait, de part et d’autre, on se trouverait dans une incompréhension dans les représentations mutuelles des dirigeants occidentaux et du président russe.

Le rattachement de la Crimée en 2014 ne pourrait donc pas s’expliquer par des considérations purement réalistes, c’est-à-dire se résumant à des enjeux d’intérêts de puissance entre Etats. Certes, les facteurs de puissance comme l’emploi de la force armée ont leur place dans l’analyse de la crise en Crimée : une armée russe est utile pour occuper un territoire avant de le rattacher à la Fédération de Russie. De même, la modernisation de l’armée russe, ces dernières années, ainsi que sa victoire récente sur la Géorgie, a peut-être permis aussi à Vladimir Poutine de mobiliser celle-ci dans son objectif d’imposer sa puissance personnelle comme celle de la Russie qu’il représente.

Mais le facteur de l’identité demeure très important et ne peut être ignoré. Bien au contraire, il caractérise une réflexion stimulante pour comprendre les crises d’hier et d’aujourd’hui, et si possible de pouvoir prévenir celles de demain.


[1] WENDT Alexander, 1992. « Anarchy Is What States Make of It. The Social Construction of Power Politics », in DER DERIAN James (ed.), 1995. International Theory. Critical Investigations, Basingstoke: McMillan, p. 129-177.

[2] Pour une synthèse sur la lutte pour la reconnaissance sur la scène internationale, voir LINDEMANN Thomas, 2010. Sauver la face, sauver la paix. Sociologie constructiviste des crises internationales, coll. « Chaos international », L’Harmattan, Paris, 128 p.

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Publié le 18 mars 2014, dans Europe, International, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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