Je soutiens « l’Appel pour l’Histoire du génocide des Arméniens »

La législation contre le négationnisme de tous les génocides, en particulier celui du Génocide arménien (premier génocide du XXe siècle), fait débat et envenime les relations entre la France et la Turquie, mais également entre nos concitoyens français d’origine arménienne et/ou turque. A un journaliste de France Télévisions qui m’interrogeait hier à ce sujet, j’ai considéré que la législation était un garde-fou nécessaire contre le négationnisme, mais que le vote de cette loi était un peu « électoraliste » à quelques mois des législatives. J’étais d’accord sur le fond, mais pas sur la forme.

Néanmoins, une tribune publiée ce matin dans Libération par un collectif d’historiens dont plusieurs d’origine arménienne et turque (Hamit Bozarslan, Raymond Kevorkian, Claire Mouradian,…) appelle à la création d’une chaire d’histoire sur l’étude des génocides dont celui des Arméniens. Cet appel est remarquable de justesse et de bon sens, remettant à leur place les tentatives de déstabilisation de nature négationniste.

Historien de formation, doctorant en science politique, je soutiens cet appel. Voici la tribune que j’ai retranscrite dans son intégralité :

Nous, historiens spécialistes du génocide des Arméniens engagés depuis de nombreuses années dans la recherche et la publication d’ouvrages sur ce sujet, tenons à exprimer notre complet désaccord avec les déclarations publiques tendant à faire de la réalité du génocide des Arméniens une thèse à discuter ou l’objet de quelque commission bipartite Turquie-Arménie devant statuer sur son existence, d’autant que derrière cette proposition apparemment objective se dissimule clairement le déni d’un Etat qui gagnerait à assumer son passé.

Nous nous élevons contre cette manoeuvre de diversion qui prouve une grave ignorance des acquis de la recherche et finit par recourir à certains ressorts du négationnisme du génocide des Arméniens, instillant le mensonge, le soupçon et la rumeur. De telles méthode déshonorent la raison critique et flirtent avec les tendances les plus criantes du négationnisme et du révisionnisme dont le but est de contester une évidence, en l’occurrence la réalité du génocide des Arméniens. Nous rappelons solennellement que toute opinion ne vaut pas démonstration. De telles déclarations remettent en question la masse déjà importante des travaux universitaires sur la réalité de ce génocide commis entre 1915 et 1916, déjà qualifié en son temps de « meurtre d’une nation ». La nécessaire poursuite des travaux sur cet événement ne peut s’appuyer sur l’occultation ou le refus perpétuels des acquis de la recherche, par l’invocation d’une liberté scientifique que le négationnisme détourne et pervertit et que le gouvernement turc, qui plus est, réprime violemment, à l’image de ces universitaires et éditeurs indépendants aujourd’hui emprisonnés. La matérialité et l’intention du génocide commis contre les Arméniens de l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale ont été amplement démontrées par des historiens qui ont pris la peine de travailler sur ce sujet et savent de quoi ils parlent quand ils associent le concept de génocide au cas arménien, à la différence des auteurs de ces déclarations approximatives, forts d’une notoriété acquise sur d’autres sujets mais dont aucun n’a mis son nez dans les archives ou publié sur le sujet.

Répandre l’idée que la réalité du génocide des Arméniens serait contestable constitue une véritable insulte pour les historiens et l’Histoire. La liberté pour l’Histoire n’est pas celle de dire n’importe quoi. L’autonomie de la recherche impose aussi la rigueur scientifique et l’honnêteté intellectuelle. Un génocide constitue un événement de portée mondiale qui exige une recherche internationale. Plus que jamais, la recherche sur les génocides avec une dimension comparatiste mérite une place plus importante en France, à l’université, à l’école, dans le monde de l’édition, au service du savoir et de la formation des citoyens. Le soutien à la recherche dans ce domaine devrait être une priorité de la République.

Nous lançons aussi un appel aux pouvoirs publics en France pour la création d’une chaire d’histoire sur l’étude des génocides. Elle permettrait de former, d’éduquer et d’en finir avec les propos négationnistes. Enfin, nous invitons l’ensemble des collègues reconnus en France et à l’étranger par leurs travaux sur le génocide des Arméniens ainsi que les chercheurs en sciences sociales et humaines concernés par cette approche, à s’associer à cet « Appel pour l’Histoire du génocide des Arméniens ».

Annette Becker professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Ouest-La Défense, membre du comité scientifique u Mémorial de la Shoah ; Hamit Bozarslan directeur d’études à l’EHESS, docteur en histoire et sciences politiques ; Vincent Duclert professeur agrégé à l’EHESS et professeur associé à Columbia University-Paris ; Raymond Kévorkian historien et enseignant à l’Institut français de géopolitique ; Claire Mouradian directrice de recherche au CNRS ; Yves Ternon historien et membre de la direction du Mémorial de la Shoah.

Ecrire à : histoiredugenocidearmenien@gmail.com

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Publié le 25 janvier 2012, dans Actualités, Europe, France, International, Issy-les-Moulineaux, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. GENOCIDE ARMENIEN: UNE LOI CONTRE PRODUCTIVE
    Les Français de Turquie ont sans doute apprécié l’intervention réfléchie et responsable de François Bayrou, et son opposition au projet de loi concernant la pénalisation de la négation du génocide arménien,
    Je suis, comme la plupart des Français de Turquie, attristé par ce vote, marqué par l’incompréhension et le manque de discernement sur le sujet, que ce soit du côté Turc ou du côté Français.
    Outre les dégâts collatéraux et colossaux, concernant les relations politiques, économiques, commerciales et culturelles entre nos deux pays, cette loi de circonstance et improductive porte d’abord préjudice aux Arméniens du monde entier pour qui la reconnaissance des massacres de 1915 à leur juste niveau par la Turquie est repoussée à une date encore plus lointaine que ce que l’on pouvait espérer à la lumière des avancées qui s’ouvraient ici, grâce au travail d’ intellectuels, de progressistes, de démocrates Turcs qui avaient réussi à ouvrir ce débat dans la société et pour qui tous les efforts sont brutalement anéantis.
    Cette loi porte également préjudice aux Turcs eux-mêmes en réactivant leurs velléités nationalistes et en les confortant dans leurs convictions que nous français considérons comme négationnistes
    Pour simplifier, on pourrait dire que les parlementaires Français ont voté cette loi sur la foi d’informations qu’ils considèrent comme justes, et que les Turcs la contestent sur la foi d’informations qu’ils considèrent comme erronées.
    Pour ma part, en ce qui concerne la position des turcs, il me semble que, quoi qu’il se soit passé en 1915, qu’il s’agisse de massacres inter ethniques, de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou de génocide et quel que soit le nombre de morts dans les deux camps, le vote des parlementaires français est aussi le résultat de leur, mutisme, de leur inaction, de leur manque d’explications depuis que cette question est à l’ordre du jour en France.
    Mais ne perdons pas non plus de vue que l’incompréhension par les Français du choc que ce vote pouvait, et a provoqué en Turquie exige aussi un travail sur notre connaissance de ce pays, de son histoire et de son peuple mais aussi sur notre propre mémoire.
    Que s’est-il passé dans cette région au début du vingtième siècle avant et après la création de la république Turque ?
    De quelle période, date la demande de reconnaissance d’un génocide arménien et qui en est à l’origine ?
    Pourquoi les Turcs sont-ils tellement sensibles sur cette question?
    Lorsqu’en 1915 ces massacres ont été perpétués, la notion de génocide n’avait pas encore été mise à jour par le procès de Nuremberg. A la création de la république Turque par Mustafa Kemal, le fait que des généraux – membres du mouvement jeunes Turcs – responsables de ces massacres aient été jugés, condamnés ou assassinés, la nécessité des alliances aidant, ont certainement contribué, dans cette période révolutionnaire, à ce que le silence sur ces événements s’installe, puis s’impose. Au fil du temps le pouvoir a organisé l’oubli, réécrit l’histoire au gré des événements politiques. Pour les Turcs d’aujourd’hui la réalité d’un génocide est inconcevable, par ce que les événements eux-mêmes leurs sont inconnus, parce que leurs parents, leurs grands-parents ignorent cette période de leur histoire, dominée surtout par la victoire de la république laïque sur le pouvoir ottoman et l’occupation étrangère, république soudée autour du concept fondateur du kémalisme, « heureux celui qui peut se dire Turc ». De plus lorsque l’on se souviendra que c’est sous la violence que cette revendication de génocide s’est affirmée, on comprendra mieux encore le rejet de cette demande par les Turcs.
    La revendication de classification de génocide des massacres Arméniens par les Turcs ottomans est récente et remonte aux années soixante-dix avec la création de l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie), dont les objectifs principaux sont de forcer par le terrorisme, le gouvernement Turc à reconnaître le terme de génocide et d’unifier les territoires peuplés d’Arméniens en Turquie, en Irak et en Union soviétique en une nation arménienne. Pour arriver à ses fins, l’ASALA, mouvement terroriste d’une extrême violence va cibler son action sur l’assassinat de diplomates Turcs, et sur l’organisation d’attentats qui feront en neuf ans 84 morts et des centaines de blessés dans plusieurs pays. En France en 1983, l’attentat d’Orly fera 8 morts. Le chef du commando condamné à la prison à vie sera libéré après 17 ans d’incarcération et expulsé vers l’Arménie. Peu de temps après, l’assemblée Nationale française reconnaitra le génocide arménien. Patrick Devedjian, qui fut aussi l’un des avocats de l’ASALA déclarait au moment des faits:

    « Tout le monde considère les membres de l’ASALA comme des terroristes, moi je vois en eux des résistants ! […] Je ne considère pas que les Arméniens qui tuent des diplomates turcs soient des terroristes. Je les considère comme des activistes. […] À l’issue de notre combat, il sera possible de libérer les terres arméniennes en Turquie et de les réunifier, indépendamment de l’Union soviétique, avec l’actuelle Arménie. […] Dans l’histoire, les Turcs ont déjà perdu les trois quarts de leurs territoires. Ils accepteront par la force la naissance d’une nouvelle Arménie. »

    Après de tels propos, émanant d’une personnalité politique de haut niveau, aujourd’hui « mentor-Turquie » du président Sarkozy, remettant en cause l’unité territoriale de la Turquie, et liés à la demande de reconnaissance de la notion de génocide par une organisation terroriste, peut-on vraiment s’étonner de la réaction Turque face aux lois françaises concernant le génocide arménien ?
    Même si ces propos sont anciens, même si l’ASALA n’a plus mené d’actions terroristes ou d’assassinats depuis plus de dix ans, le traumatisme généré par cette période est encore là, stimulé par le manque d’informations cohérentes sur les drames de la première guerre mondiale. Déconcertés par ces débats menés à l’étranger sur leur histoire contemporaine, victimes à plusieurs reprises de régimes autoritaires imposés par l’armée et pendant lesquels la censure a laissé des traces, les Turcs ont besoin d’être écoutés.
    En stigmatisant la Turquie, en votant des lois répressives, en punissant le peuple Turc, on marche à reculons !
    La France, si prompte à intervenir militairement pour aider les peuples, à se porter au secours d’un pays lors d’un tremblement de terre devrait pouvoir considérer qu’il existe aussi des séismes psychologiques. Le pays des droits de l’homme se doit aussi d’intervenir pour aider à la réconciliation entre Turcs et Arméniens. Des avancées ont été faites par les deux pays ces dernières années, ne les brisons pas, retirons la hache de guerre des mains de Monsieur Sarkozy et de son mentor, et créons au plus vite des conditions de dialogue qui permettront aux Turcs de rester fiers de leur passé et à nos sénateurs de mieux maitriser leur vote lors du passage de la loi au sénat.

    Jean Michel Foucault
    Président
    MODEM
    Chypre – Grèce – Turquie

    Article publié sur http://modem-turquie-chypre-grece.over-blog.com/ avant l’adoption définitive de la loi par le sénat

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