Art public et urbanisme : le joli coup d’essai d’un artiste allemand

On le trouve dans un article de Courrier international où l’on y apprend que l’ont peut se loger gratuitement contre un peu d’expression artistique.

« 2-3 Straßen » (site Internet) est un exemple intéressant en milieu urbain et typique de nos voisins outre-Rhin.

« Il y a environ deux ans, une étrange annonce est apparue sur les sites immobiliers de la région de la Ruhr, en Allemagne : “Aimeriez-vous vivre sans payer de loyer pendant un an ?” Tout ce que l’on avait à faire en échange, c’était d’écrire quelque chose tous les jours. Cette annonce était la première étape de 2-3 Straßen [2-3 rues], un gigantesque projet d’art public, conçu par Jochen Gerz et sélectionné par la région de la Ruhr dans le cadre de sa programmation en tant que capitale européenne de la culture 2010.

Le bassin de la Ruhr est l’une des régions les plus densément peuplées d’Europe. La plupart de ses 7,5 millions d’habitants sont allemands mais on y trouve beaucoup d’autres nationalités, et notamment une importante communauté turque. Jadis connue pour ses mines et son industrie lourde, la Ruhr a dû se réinventer – la dernière mine de charbon a fermé en 1986 – et le secteur manufacturier ne représente plus aujourd’hui que 20 % de l’activité.

Depuis le début de sa carrière artistique à la fin des années 1960, Jochen Gerz, un juvénile ­septuagénaire né à Berlin, a toujours cherché à concevoir des œuvres destinées aux espaces publics, en général des œuvres collectives de grande ampleur qui reposent sur la participation directe du public et nécessitent beaucoup de temps et d’énergie. Il a mis sur pied toute une série de projets de ce type en Allemagne, en France, en Autriche, en Angleterre et en Irlande, où il réside actuellement avec son épouse.

Comme on pouvait s’y attendre, les annonces du lancement de 2-3 Straßen ont suscité un intérêt considérable, et bien au-delà de la Ruhr. Parmi les gens qui ont répondu, certains venaient de pays voisins, de France en particulier, ainsi que du Japon et des Etats-Unis. La perspective de ne pas payer de loyer pendant un an présentait un attrait évident mais, comme le dit Gerz, passer un an dans la Ruhr n’est pas une décision qu’on prend à la légère. “Il nous fallait des gens véritablement motivés.” C’était le cas des 78 personnes qui ont été retenues sur les quelque 1 500 candidats.

Pour lancer le projet, Gerz s’est adressé, raconte-t-il, non pas au milieu de l’art mais à des gestionnaires de biens immobiliers de trois villes de la Ruhr – Dortmund, Duisburg et Mülheim –, qui se sont montrés très réceptifs et ont accepté de fournir des appartements. Dans l’idée de Gerz, il fallait que ces logements soient situés dans des rues parfaitement ordinaires et caractéristiques de la région et que les participants vivent au sein de la population locale, pas à l’écart.

La Ruhr est bien pourvue en équipements ­culturels, avec “un musée tous les 40 kilomètres” et autant de théâtres et de salles de concert. Ce qui intéresse Gerz, toutefois, c’est l’art hors des musées. Il n’emploie pas le terme mais ce qu’il fait s’inscrit très clairement dans une forme d’art très en vogue, que le commissaire d’expositions français Nicolas Bourriaud a théorisé sous le nom d’“esthétique relationnelle”. Ce genre d’œuvres n’aspire pas à entrer au musée mais concerne et fait intervenir les rapports humains dans l’espace social réel. Ce sont les interactions successives entre les gens qui forment l’œuvre d’art.

Il est communément admis que l’art joue un rôle social important. Gerz a poussé cette idée un cran plus loin. Les 78 participants et les personnes qui leur ont rendu visite au cours de l’année ont contribué à l’écriture d’un livre. Chacun écrivait ce qu’il voulait. Beaucoup ont tenu un journal, d’autres ont noté leurs pensées et leurs impressions de façon plus abstraite, d’autres encore ont écrit de la prose, de la poésie ou des recettes.

Tous les textes étaient incorporés automatiquement dans le corpus en construction grâce à un logiciel spécialement conçu pour l’occasion. Si Ulysse de James Joyce décrit une journée dans la vie d’une ville et de quelques-uns de ses habitants, 2-3 Straßen entendait brosser le portrait d’une année de la vie des habitants de plusieurs villes, rendre compte de leurs activités et de leurs impressions, de la texture du temps et de l’espace.

Mais ce n’est pas tout. Dans l’esprit de Gerz, il ne s’agissait pas de recruter 78 romanciers en herbe. “Le but est de changer les rues”, expliquait sans ambages une note d’intention. Les participants étaient encouragés à réaliser des projets personnels les mettant en contact avec leurs voisins.

Quand on interroge les participants, ils s’accordent tous à dire que, malgré leurs doutes initiaux, cette expérience a été positive et a changé leur vie. Eva et son compagnon Carsten, par exemple, avaient quitté Munich pour s’installer à Mülheim. Ils occupaient un vaste appartement dans une tour. Eva organisait de temps en temps des réunions de voisins qui avaient beaucoup de succès auprès des résidents de l’immeuble. La plupart des locataires étaient des veuves âgées, raconte-t-elle. Certaines se sont mises à écrire pour le projet. “L’une d’entre elles trouvait cela épuisant mais elle ne pouvait plus s’en passer ; elle ressentait un besoin impérieux de le faire. Elle écrivait sur ce qu’elle avait vécu pendant la guerre, sur des choses dont elle n’avait jamais parlé à personne.”

Ralf, qui a passé l’année dans un appartement à Dortmund, a organisé des ateliers théâtre et monté des spectacles d’improvisation chez les habitants, dans leur salle de séjour. Le projet 2-3 Straßen consistait en cela : une multitude de petites interactions sociales. Des amitiés se sont nouées, des réseaux se sont créés. Mais quand on a eu de tels échanges, comment peut-on disparaître du jour au lendemain ? Certains participants avaient très envie de rester, et ils ont pu le faire, à des conditions préférentielles.

“Jochen Gerz dit que nous ne sommes pas des ­travailleurs sociaux, souligne Eva, mais c’est le rôle que nous avons joué dans une certaine mesure. Notre présence a eu un impact.” Gerz espère que les gens auront des initiatives et entreprendront des activités par eux-mêmes. “C’est le rôle de l’artiste de disparaître. L’art, c’est comme une aspirine dans un verre d’eau. Elle se dissout et on a l’impression qu’elle n’est plus là mais, quand on boit l’eau, on constate son effet.”

Dans Léo le dernier de John Boorman (1970), Marcello Mastroianni se retrouve malgré lui propriétaire de taudis et tente d’améliorer les conditions de vie de ses locataires, avec des résultats inattendus. A la fin, un observateur sceptique lui fait remarquer qu’il n’a pas réussi à changer le monde. “Non, répond-il, mais au moins on a changé notre rue.”« 

28.04.2011 | Aidan Dunne | The Irish Times

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Publié le 3 mai 2011, dans Culture, Europe, Urbanisme, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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